témoignagege Alzheimer

Geneviève : les lettres de son prénom contiennent celles de Genève, sa ville natale tant aimée. Geneviève a passé plus de dix années de sa vie dans un pensionnat pour jeunes filles, à Chambéry. C’est là qu’elle a appris à jouer du piano. Plus tard, alors qu’elle avait abandonné le piano depuis bien longtemps pour exercer son métier de chirurgien-dentiste jusqu’à ses soixante-dix ans, elle se souvenait, se mettant au clavier, de l’Impromptu de Schubert, jadis joué à la distribution des prix, « devant la Mère Supérieure et Monseigneur l’évêque » et en égrenait les arpèges des premières mesures.

Aujourd’hui, ma mère, qui fut sportive et cultivée, a la maladie d’Alzheimer a dû quitter l’Oise pour la Vendée, pour vivre chez moi d’abord et à l’EHPAD ensuite. Elle a perdu les mots, presque tous, mais les émotions demeurent et elle se montre toujours contente, même si elle me prend pour sa sœur, de me voir arriver pour jouer du piano.

Alors que j’aurais tant de choses à lui dire, je ne peux plus lui parler vraiment. Toutefois, la musique supplée à ce terrible déficit dans cette communication dont je dois faire le deuil.

Je joue parfois la mélancolique « Si maman si », de France Gall, croyant être tombée « par hasard » sur cette partition, alors que les paroles du refrain, dans leur imparable concision, lui résument tout en une seule phrase : « Si, maman, si/ Maman si tu voyais ma vie/ Je pleure comme je ris… »…

J’essaie de rejoindre ma mère, d’aller puiser dans sa mémoire « très antérieure », mais « La foule » de Piaf ne lui évoque rien de rien. Anne de Bretagne ou d’ailleurs non plus, pas plus que « Yesterday » des Beatles, ou même que « Le temps des cerises » !
Une seule chanson entrera un jour en résonance avec son souvenir. Il s’agit de « Plaisir d’amour », qu’elle chantonne, mais oui, que je l’entends distinctement chantonner, avec quelques bribes de paroles !

Je ne peux désormais plus quitter ce lieu sans lui avoir joué cette chanson-là, fantôme fugace et familier du passé, lien fragile et ténu entre nos deux univers. Lorsqu’une infirmière vient dire à ma mère : « Vous devez être fière de votre fille », elle approuve du chef et sourit, béate. Parfois même, elle parvient à joindre ses mains pour de muets applaudissements. La musique se fraie un chemin dans son monde parallèle, gentiment absurde et décousu, où « les doryphores ont du mal à se garer » et où elle mange « des tranches de scénario ».

Un jour où j’enchaîne, un peu fatiguée, quelques courtes pièces baroques, elle m’interrompt :
– ”Il est joli, ce menuet”.
La précision du propos et la clarté de l’élocution me saisissent ; mais plus encore lorsque, regardant mieux la partition, j’y (re)découvre, en proie à un effroi joyeux, le titre de mon morceau, absolument inconnu d’elle: « Menuet », de Johann Krieger (1651-1735) ! La musique n’a-t-elle pas, le temps d’une danse d’autrefois, rendu ma mère à elle-même, à ce qu’elle a, par-delà les apparences, gardé en elle d’absolument intact ?

Merci maman, pour ton exemple ! Merci pour ton message ! Tu es en fauteuil roulant, avec un tuyau qui va d’une bouteille d’eau à ton estomac (pour éviter les « fausses routes »), tu peux à peine encore regarder la télé (à cause d’une DMLA), tu as perdu la mémoire et tout ce qui va avec, et tu affiches un sourire d’éternité lorsque tu me vois m’installer au piano ! Tu es heureuse dans ce présent définitif, où vivants et morts se côtoient et où l’amour seul est sauf …Je sais ce qu’il me reste à faire…

Laurence

Un commentaire

  1. Magnifique hommage pour votre maman. Je suis très émue. La musique vous rassemble, continuez de jouer pour elle..et pour vous deux...

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